C'était l'un des disques attendu ici avec le plus d'impatience. Le nouvel album de Mavis Staples arrive dans quelques jours. Enregistré en compagnie de Jeff Tweedy, leader de Wilco, "You Are Not Alone" est une nouvelle pierre à l'édifice majestueux que se construit l'une des plus grandes chanteuses vivantes, depuis le tout début de sa carrière avec les Staples Singers bien sûr, mais surtout depuis une poignée d'albums produits par Joe Henry, Ry Cooder, aujourd'hui Jeff Tweedy, et oû on la retrouve magnifiquement épaulé par le guitariste Rick Holmstrom. Mavis Staples pourrait chanter le bottin qu'on en aurait toujours la chair de poule. Comme ici, elle interprète 13 superbes chansons, "You Are Not Alone" est LE disque à se procurer d'urgence en cette rentrée.
Il est encore temps de revenir brièvement sur quelques uns des meilleurs disques parus en 2008. Sans ordre particulier, voici donc ce qu’il ne fallait pas rater ces douze derniers mois :
ERYKAH BADU - NEW AMERYKAH PT.01, 4TH WORLD WAR (Motown 2008)
La diva nu-soul faisait son grand retour avec le premier volume de sa « nouvelle Amérique », sur lequel elle rendait hommage au P-funk de George Clinton (Amerykahn Promise) et au maître es beats J Dilla (Telephone), nous plongeait dans un magnifique maelström de titres détraqués (Twinkle, The Cell) ou superbement moites (Telephone, That Hump). Vivement la suite.
Erykah Badu – Telephone
MAVIS STAPLES - LIVE HOPE AT THE HIDEOUT (Anti 2008)
Six mois avant l’élection de Barack Obama à la tête des Etats-Unis, Mavis Staples, 65 ans, donnait un concert magique au Hideout, un petit club de Chicago, la ville du futur président. Une série de chansons sur les droits civiques, la plupart tirées de son précédent disque We’ll Never Turn Back (Anti 2006), interprétées avec un optimisme contagieux en compagnie le l'excellent guitariste Rick Holstrom. La voix rauque de Mavis, cinquante ans après ses débuts au sein des Staple Singers de son père, donne toujours autant la chair de poule. Clairement l'un des plus grands disques de soul enregistré depuis bien longtemps, et une sacrée lecçon à tout ceux qui s'y sont maladroitement frottés récemment (de Raphael Saadiq à Amy Winehouse, de Duffy à Nikki Costa) .
Alors qu’on pensait ses meilleurs albums derrière lui, le génial producteur Kip Hanrahan revenait fin 2007 avec le superbe Beautiful Scars, sommet de moiteur urbaine et tropicale. Autour des voix de Brandon Ross et Xiomara Laugart, des cuivres, des guitares, une basse électrique et bien sûr toujours ces percussions magiques. Le disque de l’été, du prochain également, parfait pour descendre des mojitos en charmante compagnie, l’une des fonctions majeures de la musique probablement...
Kip Hanrahan – Xiomara wears The Hat Beautifully
CARLA BOZULICH : EVANGELISTA - HELLO, VOYAGER (Constellation) With SIMONE MASSARON - DANDELIONS ON FIRE (LongSongRecords 2008)
En 2008, impossible de passer à côté de la canadienne Carla Bozulich. Pour cause, deux disques superbes, le premier avec son groupe Evangelista, le second avec le guitariste italien Simone Massaron. Dans les deux cas, des ballades déchirantes (The Blue Room, Dandelions on Fire) le disputent aux blues cabossés (Winds of St Anne, Never Saw Your Face). Plus expérimentales avec Evangelista, les chansons prennent de l’air aux côtés du guitariste italien. Dans les deux cas, la musique eccorchée de Carla Bozulich se révèle parfaitement indispensable.
Evangelista - Truth is Dark Like Outer Space
Carla Bozulich and Simone Massaron – Dandelions on Fire
VINICIO CAPOSSELA - DA SOLO (Warner 2008)
Un point commun entre le Dandelions on Fire de Bozulich/ Massaron et Da Solo, le dernier Vinicio Capossela ? Le batteur Zeno de Rossi, également présent sur le Suite for Tina Modotti du saxophoniste Francesco Bearzatti, l’un des meilleurs disques de jazz de l’année passée. Da Solo est une nouvelle petite merveille du chanteur et pianiste italien. Dépouillé, onirique, partiellement enregistré aux Etats-Unis, notamment la superbe La Faccia della Terra avec Joey Burns et John Convertino de Calexico, Capossela continue de créer une œuvre passionnante, en marge de tout compromis. Et s’il passe près de chez vous, sautez sur l’occasion.
Vinicio Capossela – Sante Nicola
RY COODER - I, FLATHEAD (Nonesuch 2008)
Dernière partie d’un tryptique commencé avec le grandiose Chavez Ravineetpoursuivi par le moins bon My Name is Buddy, I, Flathead renoue avec l'excellence. Le guitariste légendaire de Los Angeles continue ainsi sa série d'albums concepts en compagnie des meilleurs musiciens (son fils Joachim et Jim Keltner à la batterie notamment). Country, tex-mex, rock n’roll, Cooder brasse toute l’histoire de la musique populaire américaine. Un voyage musical en cinémascope.
Ry Cooder with Juliette Commagere– Little Trona Girl
GIANT SAND - ProVISIONS (YepRoc)
1ère classe également pour Howe Gelb et le retour aux affaires de Giant Sand, l'une de ses innombrables formations. Répétons-le, ProVisions enterre la concurrence, Calexico notamment dont la couverture médiatique du dernier album et ses critiques beaucoup trop élogieuses ont quelque chose de suspect. Car en face, Howe Gelb évolue loin des poussives chansonnettes tex-mex de ses anciens camarades. Facilité mélodique, science des arrangements et sens du casting (Isobel Campbell, Neko Case, M.Ward qui lui doit beaucoup). Et bien sûr la voix grave de Howe. La grande classe.
Giant Sand – Pitch and Sway
RODNEY CROWELL - SEX AND GASOLINE (YepRoc 2008)
Sex and Gasoline fut l'une des très bonnes surprises de l'année. Avec Joe Henry à la production, Rodney Crowell a enregistré son meilleur disque à ce jour, et de loin. Une belle collection de chansons adultes, féministes et douces-amères. Parfaitement soutenu par ,entre autres, Jay Bellerose à la batterie, il règne sur ce disque une sérénité, une bonne humeur et une modestie dont on ne se lasse pas.
Rodney Crowell – The Rise and Fall of Intelligent Design
TONY SCHERR - TWIST IN THE WIND (SmellsLikeRecords 2008)
Enfin, on terminera ce tour d’horizon des meilleurs disques de l’année passée avec le Twist in The Wind de Tony Scherr. Plus souvent croisé dans le milieu du jazz, des Lounge Lizards à Bill Frisell en passant par le Sex Mob de Steven Bernstein, Scherr a également collaboré avec Feist. Son second disque en solo est le meilleur et atteitn des sommets sur une poignée de chansons désabusées, All That I Could Ask par exemple, ou encore une reprise faussement bossa de I Want You To Want Me des Cheap Trick. A mille lieux de tout strass et paillettes, de la musique à l'os, parfait exemple de celle qu'on aime ici. Bonne année !
Le temps manque un peu pour écouter d'autre choses que d’excellents concerts, mais quelques disques et morceaux picorés par ci par là valent la peine que vous vous y arrêtiez vous aussi.
Pour sa dose de soul et en plus du Mavis Staples live à Chicago, on écoutera le Otis Redding en concert à Londres et Paris en 1968. Rassemblés sur un seul disque, les deux soirées font entendre un Redding au sommet, avec une énergie qui vous met K.O. debout. Ahurissant et essentiel. Le cadeau de Noël idéal.
Otis Redding - Respect (Live in London 1968)
Loin derrière mais pas si mal, Car Alarm des The Sea and The Cake se laisse écouter. Une « électro-pop » comme on dit désormais, urbaine et légère en sucre. En cherchant quelques infos sur le groupe et le disque, on tombait sur cette chronique savoureuse parue sur le webzine « Froggy’s Delight » : « (…)Quoi que puissent en penser quelques jazzeux integristes, le jazz n'est pas mort et sa survie passe par des groupes créatifs comme The Sea and Cake ou Tortoise, qui permettent à cette musique de sortir de la naphtaline et de se trouver un public moins élitiste ». Cherchez l’erreur...
The Sea and The Cake - The Staircase (Car Alarm, 2008)
Ce chroniqueur pourrait faire un tour sur le myspace de Das Kapital. Notre « power trio » (Hasse Poulsen à la guitare, Daniel Erdmann au saxophone, Edward Perraud à la batterie)préféré fait encore des miracles avec désormais trois morceaux de son prochain projet autour du compositeur Hans Eisler en écoute . Allez vite écouter ça sur http://www.myspace.daskap/
Malgré la présence du contrebassiste Greg Cohen, du guitariste Marc Ribot ou de l’accordéoniste Rob Burger, Easy Come Easy Go, le nouvel album de Marianne Faithfull, n'a que peu à voir avec le jazz, mais cette intro contrebasse/guitare/batterie qui ouvre Down from Dover, un morceau de Dolly Parton, et le disque, est savoureuse, tout comme la fin saturée de Hold On, Hold On. Le disque a cependant plusieurs défauts. Il est beaucoup trop long (qui peut honnêtement supporter la voix de Faithfull aussi longtemps ? ), certains arrangements rendent pénibles l’écoute de quelques morceaux (les cuivres sur Down from Dover par exemple) et plusieurs de ces derniers sont franchement mauvais (How Many Words, Salvation). La voix de Faithfull fait un peu de peine à entendre sur la reprise de Ooh Baby Baby, la magnifique ballade des Miracles de Smokey Robinson mais la deuxième partie « reggae » du morceau est bien vue et Antony Hegarty assure sur ce coup-là. Sinon Black Coffee, The Phoenix, Kimbie ou Somewhere (avec Jarvis Cocker et un petit solo signé Ribot) sont vraiment des réussites, ce qui n’est pas si mal.
Marianne Faithfull - Somewhere (Easy Come Easy Go, 2008)
Son dernier disque, Watershed, était déjà très bien. Mais la chanteuse K.D.Lang épate vraiment sur cette session enregistrée il y a trois semaines dans l’émission Morning Becomes Eclectic sur KCRW. Quelle voix, surtout qu’elle est là beaucoup plus libre que sur les enregistrements officiels. Prenez une demi-heure pour apprécier, ça vaut le coup.
Et puis on vous a gardé le meilleur pour la fin. On en parlera plus longuement dans quelques jours mais vous pouvez dès à présent essayer de vous procurer le nouvel, et comme d’habitude excellent, album du chanteur et musicien italien Vinicio Capossela. Un monde magique où sont invités sur un titre Joey Burns et John Convertino de Calexico. La Faccia della Terra enregistré à Tucson n’est qu’une des merveilles de ce Da Solo.
Vinicio Capossela - La Faccia della Terra (Da Solo, 2008)
Inutile de chercher bien loin la bande son de la 56ème élection présidentielle américaine, car c'est aujourd’hui 4 novembre 2008, le jour même du vote, que paraît ce disque fantastique. 5 mois auparavant, Mavis Staples se produisait en concert dans un club de Chicago, la ville où réside Barack Obama, entourée du guitariste Rick Holmstrom, du bassiste Jeff Turmes et du batteur Stephen Hodges (entendu aux côtés de Tom Waits, Sam Phillips, Janiva Magness ou Shivaree), ainsi que de trois choristes dont sa sœur Yvonne. En remontant encore un peu plus loin, on se souvient du superbe We’ll Never Turn Back enregistré par Staples sous la houlette du guitariste et producteur Ry Cooder. Ce sont en partie des morceaux de ce disque qu’interprétait Mavis au Hideout de Chicago, soit des chansons évoquant la lutte pour les droits civiques des années 60. Loin d'un quelconque pessimisme , Mavis Staples n’avait ce soir là pour objectif que « d’apporter la joie et des vibrations positives pour les six prochains mois », ceux qui nous menaient vers ce 4 novembre 2008. L'objectif fut largement atteint, car ce Hope at The Hideout est un disque parfait. Plus d’une heure de musique qui passe à une vitesse ahurissante, la « faute » à ce mariage miraculeux entre la voix rocailleuse de Mavis Staples et la guitare lumineuse et aérienne de Rick Holmstrom. La première vient rappeler la vacuité des « nouvelles » chanteuses "soul" en plastique, d’Amy Winehouse à Duffy, de par une présence hors du commun, une aisance et une empathie avec le sujet à vous mettre la chair de poule. Quant elle débutait à la fin des années 50 au sein des Staple Singers fondé par son père « Pops », on était en pleine lutte pour les droits civiques, pour le droit des noirs de s’asseoir aux côtés des blancs dans les transports en commun. Un demi-siècle plus tard, elle publie ce disque qui enterre bien des productions actuelles et alors que s’apprête à être élu à la présidence des Etats-Unis un afro-américain. Certains feraient mieux d’enseigner l’histoire autrement qu’en obligeant les enfants à apprendre les paroles dégueulasses de la Marseillaise. Quant à Holmstrom, il est impressionnant de justesse, d'économie, et dans la maîtrise de son son de guitare. Alors si vous souhaitez vous faire une place dans le train de l’Histoire en marche, poussez le volume à fond pour écouter ce Hope In The Hideout de Mavis Staples. De là où l’on est, c’est déjà pas mal.
Mavis Staples - Eyes on The Prize (Live Hope at The Hideout 2008, Anti)
Mavis Staples - Freedom Highway (Live Hope at The Hideout 2008, Anti)
Rick Holmstrom - Tutwiler (Late in The Night 2007, M.C.Records)
Rick Holmstrom - Dig Myself a Hole (Late in The Night 2007, M.C.Records)